Sensor
One shot
Auteur : Junji Ito
Editeur : Mangetsu
Date de Sortie : 1 septembre 2021
Genre : Suspense / Horreur
Little Big Bilan

Après les ténèbres grouillantes et démoniaques de Tomie, dont une première édition existait déjà en France chez un autre éditeur, les éditions Mangetsu continuent la publication de Junji Ito avec une de ses œuvres les plus récentes aux thématiques divines et lumineuses : Sensor.

En plus d’être une vraie marque de respect envers les premiers lecteurs de l’auteur en France, le choix de continuer la collection avec Sensor directement après Tomie est très pertinent, malgré les 20 ans qui séparent les débuts de parution de ces deux œuvres. Le contraste est évident et intéressant, l’ombre et la lumière, le divin et le malin.

L’horreur palpable et viscérale “à la japonaise” de Tomie et sa chevelure noire emblématique des codes du genre laisse sa place à l’horreur cosmique, la terreur de l’inconcevable infini et l’existence de cultes. L’auteur pioche dans un type de récit qui rappelle forcément les histoires de H.P. Lovecraft. Ayant découvert Ito avec l’arrivée de la collection chez Mangetsu, je n’ai pas encore eu l’occasion de découvrir d’autres de ses éventuelles histoires cosmiques.

Un fond décousu

Sensor commence par le voyage d’une jeune femme à la chevelure blonde nommée Kyôko Byakuya qui se retrouve dans un drôle de village dans le Mont Sengoku, comme si elle y avait été appelée. Les habitants semblent particulièrement fascinés par des filaments semblables à des cheveux qui virevoltent un peu partout dans les airs. 60 ans plus tard, on apprend que ce village a disparu soudainement après l’éruption volcanique de cette montagne. Une sorte de cocon d’or est l’unique vestige restant d'avant cette catastrophe. A l’intérieur se trouve la même Kyôko Byakuya, disparue 60 ans auparavant. Ses traits n’ont pas changé, sa chevelure blonde possède maintenant le même éclat doré que les filaments qui voltigeaient avant l'explosion du volcan.
La renaissance de Kyôko grâce à ce drôle de cocon lui confère un statut de divinité qui va être au centre du récit par la suite.

A l’instar de Tomie, les chapitres suivants font office de scénettes qui ne se font pas nécessairement écho du point de vue du récit, mais le résultat est moins convaincant dans Sensor. L’auteur se sert de l’univers mis en place et de ses règles pour mettre en scène d’autres personnages, parfois avec l’intervention de Kyôko, mais ce n’est pas systématique. Contrairement à Tomie dont les origines sont obscures, renforçant la crainte et la fascination qu’elle procure, la transformation de Kyôko en divinité est explicite. Mais selon moi, la caractérisation de la "Kyôko d’avant” n’est pas assez approfondie pour faire de sa métamorphose un événement vraiment marquant.

Dans sa postface, l’auteur avoue avoir perdu le fil en chemin. Son intention initiale était de faire une sorte de carnet de voyage à Kyôko et ses rencontres avec différents lieux et entités cauchemardesques mais il a été surpris de suivre la volonté de ses personnages souhaitant faire autre chose. C’est pourquoi l’histoire ne s’est pas développée comme il l’avait imaginé dans sa vision initiale assez floue. Je suis personnellement assez sceptique vis-à-vis de ce genre d'explications qui frisent le Deus Ex Machina faisant office de dédouanement. Bien que le récit parvienne à se recentrer sur son propos pour offrir une fin à peu près concrète, je suis moyennement convaincu par le développement qui s’égare beaucoup du postulat de départ.

En terminant ma lecture de Sensor, je reconnais néanmoins que l’aveu d’égarement de l’auteur m’a rassuré sur mon ressenti général, et même si l’excellente postface de Morolian apporte des clés de compréhension et de considération au récit grâce à une analyse poussée, je ne suis pas convaincu par l’histoire que raconte Sensor. J'ai par contre été beaucoup plus impressionné par la forme qui justifie à elle-seule, la lecture de ce one-shot.

Une forme qui sensor mieux

Là où Junji Ito est à mon sens un véritable génie dans ce qu’il propose avec Sensor, c’est au niveau de l’impressionnante densité des éléments qui se cachent dans l’iconographie du titre. Je pense sincèrement que chaque case peut-être passée au peigne fin pour y déceler des références visuelles qui prêtent à différents niveaux d’interprétation. Le premier chapitre présente par exemple la renaissance d’une femme enfermée dans une sorte de cocon qui s’est formé après qu’une multitudes de filaments aux embouts arrondis et lumineux ont jailli d’un sommet et qui ont ensuite convergé vers une entité sphérique. Difficile de ne pas y voir une métaphore de la conception de la vie où le cocon fait office d’utérus (je vous laisse déduire ce que pourraient représenter les filaments qui convergent vers une sphère). On pourrait croire à une sorte de réinterprétation de ce qu'est l'immaculée conception donnant cette fois naissance à une déesse, validant au passage les références au christianisme de certaines scènes suivantes.

A partir de ce postulat, il est intéressant de parcourir Sensor à la recherche de métaphores visuelles. Certaines de mes trouvailles, qu’elles s’avèrent fortuites ou voulues par Junji Ito, sont surprenantes.

Au-delà de ce qui est caché dans les visuels, il est aussi important de se rendre compte de la finesse exceptionnelle du dessin. La moindre case est riche en détail, les paysages sont fournis sans jamais être illisibles, du grand art. Certaines scènes sont à couper le souffle tant elles ont un impact visuel extraordinaire. Je pense notamment aux moments où les organes sensoriels des personnages s'échappent de leur corps et se multiplient dans les airs. Epoustouflant.

Le travail éditorial de Mangetsu est à nouveau spectaculaire. Le logo-titre de spAde est superbe et son traitement avec une dorure à chaud sur la jaquette est encore une fois du plus bel effet. A côté de Tomie dans la bibliothèque, la collection Ito commence à magnifiquement prendre forme. Le célèbre Game Designer Hideo Kojima fait l’honneur d’avoir écrit une préface spécialement pour l’édition française de Sensor, une véritable lettre d’amour au génie de son ami de longue date. Le travail de lettrage et de traduction ne sont pas non plus en reste avec un travail de haute qualité.

Un multitude de références iconographiques voulues ou non

Des dessins particulièrement fins et généreux

Une édition splendide

Une interprétation de l’horreur cosmique par Junji Ito

Le postulat initial se retrouve décousu au fil des chapitres

Une exploitation assez peu satisfaisante de l’univers et des règles mises en place

Les personnages s’éloignent de leur intention scénaristique, et cela se ressent

La fin tente de rattraper l’égarement du récit, mais arrive finalement comme un fil dans la soupe

Sensor est le deuxième titre de Junji Ito que je découvre après Tomie. Bien que l’auteur confesse son égarement dans sa postface, j’ai été déçu par le développement décousu du récit qui, je trouve, n’exploite finalement que trop peu les éléments mis en place. Cependant, je pense que Sensor est si riche dans le travail artistique et iconographique des planches, que la lecture se justifie au moins pour cet aspect. L’histoire m’a peu convaincu personnellement, mais je suis certain qu’elle a de quoi plaire, il ne faut donc pas hésiter à essayer et rester bouche bée devant le talent artistique de l'auteur !

 

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